L’oeil du JaKo

annecy

Annecy 13/09/16

 

XIII

 

J’ai treize ans et j’abolis la transparence. Je cesse de me fondre dans la masse. Je suis au collège, dans cette ville qui me rejette comme un corps étranger. Je prends ce qui vient, chaque seconde, chaque espace, chaque faille où le monde ne s’enkyste pas autour de moi. Tous ces interstices, nœuds magiques, sorts et contre-sorts, poignées de sel par-dessus l’épaule. Tous les interstices. Je prends les sourires pour de l’amour tellement il m’en faut. Et une fois au moins ça en était, enfin je crois.

À l’infirmerie du collège, où j’étais allé pour un mal de ventre, une interro de math, un besoin de tendresse ou n’importe quoi, Danièle qu’était pas infirmière, pas secrétaire mais qui raccommodait nos corps décousus d’hormones me filait comme souvent de l’alcool de menthe sur un sucre, remède universel et un lit trop blanc sur lequel s’allonger. Je m’allongeais toujours au-dessus des couvertures par crainte de la chaleur et incompatibilité avec un lit si bien tenu et puis on ne sait jamais ce qu’enferment des draps trop propres. Dans la pièce d’à côté, qu’il fallait traverser pour atteindre l’armoire à pharmacie où il y avait un lit aussi, il y avait Amélie. Amélie qui avait la réputation d’aller plus souvent dans les chiottes des mecs pour tailler des pipes que dans ceux des filles pour se refaire les yeux. À quatorze ans le collège l’appelait le garage à bites. Amélie, cheveux teintés, corps tendu, certains disaient qu’elle s’en foutait plein le nez, plein les veines, plein le cul. Ceux qui disaient ça ne savaient pas de quoi ils parlaient. Comme toujours. J’ai pris devant l’armoire blanche mon sucre arrosé d’alcool de menthe et Monique m’a indiqué le lit libre, je me suis allongé, elle est partie.

J’entendais la respiration d’Amélie dans la pièce voisine. Je ne la connaissais pas. Juste de vue, juste de réputation. Je me suis levé. J’ai appuyé mon épaule sur le chambranle de la porte séparant les deux pièces. Et je l’ai regardé. Au bout d’un moment elle m’a regardé aussi. Comme ça. J’étais un petit con de puceau, un pagu, une quantité négligeable dans la cosmogonie du collège. Juste un mec inintéressant qu’il ne fallait pas trop faire chier parce qu’il savait cogner. Et puis elle m’a souri. Elle a ouvert les draps. Je me suis glissé dans ce creux chaud, contre son corps, sous les couvertures. Sa peau suintant la tendresse. Sa chair maculée d’ecchymoses. On s’est pris dans les bras. On est restés comme ça. Peut-être on a souri, peut-être on a pleuré. Après cette éternité-là, après ce jour-là j’ai cessé d’être transparent. On se disait bonjour chaque matin et au revoir chaque soir.

L’année suivante elle quittait le collège. Je ne l’ai jamais revue. Je pense qu’elle est morte. Elle l’était sans doute déjà. Mais en cet instant elle redonne à ma peau une réalité qu’elle avait perdue depuis longtemps, qu’elle n’avait peut-être jamais eu. Et alors tout change. Tout. Véritable catastrophe je dois réapprendre l’alphabet de ce nouveau monde qui s’ouvre à moi tel un gouffre sous les pieds. J’ai besoin, comme un touriste perdu, d’un guide dans cet inconnu. Je me tourne vers la musique qui a toujours été là, vers la musique et les groupes anti-skins. Vers le rock et les côtes cassées à coups de barre de fer. Ça n’est pas si soudain. Je glisse peu à peu vers cette nouvelle boussole. Écoutant d’abord le consensuel, puis dérivant peu à peu.

Je quitte les côtes connues, ne louvoie plus. Me retrouve avec toujours plus âgé que moi. Traîne avec ceux qui ont la liberté motorisée des voitures et des motos, repoussant l’horizon si loin, si loin que le vertige me prend. Ivre de paysages, de possibilité de fuites, d’errances dans des villes que je ne connais pas, je me jette à corps retrouvé dans mes premiers concerts au fin fond d’entrepôts de zones commerciales ou industrielles, premiers pogos, premières vraies cuites. J’alourdis peu à peu mon corps, je le leste lentement de ceintures cloutées, de bagues, colliers et bracelets, lent processus pour déjouer la peur de disparition, de dislocation de cet être que j’aperçois et qui pourrait être moi. Ma fascination pour les oiseaux se déploie dans ce nouveau monde qui n’a plus de frontières, où l’horizon est devenu chimère, ce monde qui n’a plus de fond. Je me fais offrir à Noël des guides d’ornithologie. J’observe, les ailes, les becs, les vols, les plumes, trouve des correspondances avec les planches colorées des naturalistes contenues dans mes guides. Je trace le contour des trajectoires. Mon cortex s’emplit de noms latins.

Crex crex, fulica cristata, Erithacus rubeculat, Corvus corone, Sturnus vulgaris, Jynx torquilla, Larus canus, Bucephala clangula, Anas platyrhynchos, Saxicola rubetra, Phyllosscoppus sibilatrix, Falco peregrinus.

Les poches de mes vestes se lestent de ces guides. Ils deviennent la carte de visite, le bon de sortie pour fuir la demeure familiale, parfois, c’est vrai, je pars observer les cieux et leurs étranges occupants. D’autres fois non. D’autres fois, se percher sur les plots du barrage, sur le faîtage de l’église, dans les étables à imaginer y foutre le feu. Des fois cette envie que je ne comprends pas. Est-ce pour la beauté des flammes, du geste, par besoin de chaleur ? Mettre le feu à son propre paysage et ne jamais se rendre ? Ai-je l’impression d’être assiégé ? J’essaye d’établir des liens, une cohérence que ce monde délirant n’a jamais eue.

Et les oiseaux, toujours. Je fais comme si je ne devais jamais m’arrêter. Comme si j’avais interdit l’arrêt. Quelque chose en mouvement, toujours. Je commence à emmener l’ami de toujours dans ces arrières entrepôts où vivre pourrait être quelque chose, l’ivresse comme mode d’emploi. Juste y croire, ne pas rester collé à leur réel. Je commence à diviser le monde entre eux et nous. Je veux trouver refuge contre la peau des filles, femmes. Mais je n’y arrive pas, n’ose pas alors carapace de cuir et de métal et envelopper son esprit dans la musique, devenir flottant. Presque comme un oiseau. Chercher les migrations vers ce qui ressemble à de la vie et qui n’est peut-être juste une illusion mais peu importe, peu importe tant que ça étourdit et repousse leur monde à eux. Trouver des Docks comme chaussures de cosmonaute pour me déplacer sur cette planète qui ne peut être la nôtre, et des bottes pointues pour crever leurs âmes baudruches, pour arpenter cette vie qui pourrait être la nôtre, dévorer les paysages par bon de 7 lieues.

Je rêve d’avoir une mobylette. Petit rêve de 49,9 cm3. Mais le rêve n’a pas besoin d’espace pour étendre le paysage. Le reste de la fratrie se fout de ma gueule. Je me maquille parfois les yeux, comme une fille, disent-ils. Je sais bien moi que du faîtage de l’église ou des plots du barrage on ne voit pas le monde avec les mêmes couleurs quand un trait épais et noir vous encercle les yeux. Je repense à Guy et à son vol de 22 mètres, son crash. Étrange espèce d’oiseaux. Je repense à cet instant où il était suspendu dans la lumière, beau certainement, libre, sans doute. Je repense à tout ça en marchant sur le toit de l’église avec les bigotes en bas qui se signent à mon passage. Je repense à ça quand du haut d’un des plots du barrage, debout les deux pieds chaussés de docks plantés dans le béton je regarde les enfants qui pêchent et je me demande si sans mes chaussures je pourrais voler comme en apesanteur. J’éclate alors de rire et les enfants me regardent et me font signe que je suis zinzin. Guy, oiseau huppé aux petites ailes de laine à grosse maille. Puis je saute sur le barrage et m’en vais rejoindre les sentes d’animaux. Je me dis que c’est ma place. Que j’ai une place sur ces sentes d’animaux et dans ces entrepôts chargés de musique.

L’ami de toujours commence, lui, à partir de plus en plus en montagne, à partir avec n’importe qui part en randonnée, tant que c’est partir, gravir. Souvent, il me demande de venir avec lui. Souvent, je dis oui parce que c’est partir même si on finit toujours par redescendre. Les alpages sont des mers. Putain. Et nous serons pirates, d’une façon ou d’une autre. Souvent sur ces mers chargées de vert minéral, je désire Amélie, sa peau. Rester comme ça, alors je force le pas jusqu’au point de côté, jusqu’à l’essoufflement qui m’obligera à faire halte. Et quand ça ne suffit pas à gommer mon manque de douceur, d’amour peut-être s’il faut nommer cette chose ainsi, je chante, je chante à l’intérieur de moi.

En ville, je chante aussi, presque tout le temps, en fait je ne chante pas, il y a juste la musique en moi, qui m’accompagne et pose sur mes lèvres un sourire moqueur. Tous ces gens que je croise et qui ne savent pas marcher en rythme. La vie avec bande-son. Mais la vie ressemble à un disque rayé, la leur surtout. La mienne aussi, est rayée, en vrai. Toujours le même saut, la même répétition et à chaque révolution j’espère que c’est la dernière, j’espère passer le sillon, entendre la chanson suivante. Quelque chose en moi sait que ça arrivera, ça finira bien par arriver, parfois j’ordonne à ma vie de continuer, de ne pas repartir pour un tour dans l’enfermement comme si ça pouvait changer un truc. Je dis à ma vie, tandis que je marche sur les routes de ce paysage que je connais par cœur : Je ne t’ai pas demandé de stopper, qui t’as demandé de stopper et de revenir en arrière ? Je l’invective cette vie. Mais ça arrivera. Je ne sais pas d’où vient la rayure qui relance le disque toujours dans le même sillon. Mais je m’en fous.

La musique en moi n’est pas rayée, elle. Ces mélodies internes finiront, à force de densité et de décibels, par me faire basculer dans la prochaine chanson, la prochaine danse. En attendant, car tout finis par changer, même en mal, j’affiche ce sourire narquois sur mon visage, entoure mes yeux de noir. En attendant j’use les trottoirs comme j’ai déjà usé les champs, j’use le macadam comme j’ai usé les chemins et je m’envole au gré des oiseaux.

Cette facilité de mon corps à déambuler, cette facilité que je contrains, que je coince dans l’impasse, quand, avec l’ami de toujours, je le suis dans une randonnée ou une autre. Nous n’avons que treize ans, mais nos pas déjà cherchent à se mettre dans ceux de nos guides qui nous emmènent sur les crêtes, dans les pierriers, à l’abord des cairns, dans la douceur de l’ombre des combes et la fraîcheur des bergeries. Nos corps en pleine croissance n’ayant pas encore la capacité, l’endurance nécessaire souffrent dans les ascensions, le mien surtout, moins affuté que celui de l’ami de toujours. Mais nous avons cette réserve de carburant que les adultes que nous accompagnons n’ont pas, la réserve de la rage, de l’arrogance, de l’ignorance. Aucun paysage ne pourra nous soumettre, c’est ce que nous espérons, c’est ce que nous éprouvons dans nos peaux boutonneuses.

La musique interne ne peut être rayée, elle, que du vol des oiseaux. Je ne peux m’empêcher mentalement d’identifier les vols, les cris, les ailes, le plumage. Je cherche, dans la cour du collège, dans la rue, le corps des filles qui pourrait se balancer, avancer, au même rythme que celui de ma mélodie interne. Je sais alors que je tomberais amoureux, comme un idiot. Mais pour l’instant personne. Lorsque l’attente devient trop forte, l’attente du corps de l’autre que je devine et ignore, lorsque l’attente de sortir de cette vie disque rayé n’est plus diluée par la marche, lorsque le paysage m’écrase sous son immensité et que les oiseaux m’ignorent, je vais à la fête foraine m’étourdir de sucres et de manèges, je vais au barrage constater que je n’ai pas encore le courage de sauter de plot en plot, le vide comme bordure, je vais sur le toit de l’église brûler l’attente dans des danses que je voudrais sauvages comme d’autres, en dessous allument des cierges.

Et puis, et puis quoi ? J’ai treize ans et ma langue est celle des corps imbibés de mauvais alcool s’agitant au fond de vos zones industrielles et commerciales devant des enceintes saturées. J’ai treize ans et d’autres comme moi, plus jeunes, plus vieux, commencent, commencent seulement à lever la tête et à soutenir vos regards. Nous avons encore besoin de masques pour ça, sommes encore impressionnés, timides et secrets. Nous avons besoin de cercler nos yeux de noirs, de percer nos chairs, mais nous commençons à soutenir vos regards et nous savons déjà que ce n’est pas à nous de baisser les yeux. Que ce n’est pas nous qui avons fait ce monde tel qu’il est. Certains pensent, parmi nous, qu’il est possible de changer ce monde, comme vous avez sans doute cru qu’il vous serait possible à vous aussi de changer le monde. Mais d’autre, comme moi, savent déjà cela impossible, il n’y a rien à perdre, rien à gagner.

 

Jacques Houssay.